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"N'oublie pas de rechercher aussi le bonheur que procure une compréhension nouvelle, apportant un lien supplémentaire entre le monde et toi. Ce devrait être l'oeuvre à laquelle tu apportes le plus grand soin, et dont tu puisses être le plus fier."

 

Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

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"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

Régis Debray

 

 

"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 23:19

L’hétérogénéité est le trait dominant de l’Empire ottoman. Les peuples y abondent. On a parlé des Grecs, des Serbes, des Bulgares, des Roumains, des Arméniens, des Turcs, des Arabes, des Tatars, des Kurdes et des Tsiganes. On aurait pu citer aussi les Berbères, qui vivent dans les lointaines régences de Méditerranée, les Hongrois ou encore les Albanais.

Pour nos lecteurs désireux d’enrichir leur vocabulaire, on pourrait encore ajouter les Lazes, une population caucasienne, les Aroumains, des romanophones des Balkans, ou encore les Pontiques, descendants des Grecs de l’Antiquité installés le long de la mer Noire (alors nommée Pont-Euxin). Dans sa biographie de Constantinople (1), le Britannique Philip Mansel affirme que l’empire compta jusqu’à 72,5 nationalités différentes, le demi correspondant aux Tsiganes, victimes de préjugés qui n’ont pas cessé.

REPÈRES

Au XVIe siècle, les non-musulmans représentent:

– 13 à 18% de la population de Damas

– 42% de celle d’Istanbul

– 75% de celle de Salonique (parmi lesquels 55% sont juifs)

– 90% de celle d’Athènes

Sur 84 grandes villes des Balkans, 21 sont majoritairement non musulmanes (selon Frédéric Hitzel, L’Empire ottoman, XVe-XVIIIe siècleop. cit.).

[…]

Millets

Les Ottomans ne cherchent pas à unifier ce patchwork. Au contraire, ils en font leur système de pouvoir. L’empire est organisé en divers millets («communautés») auxquels chaque sujet est tenu d’appartenir en fonction de sa religion. Les musulmans ont le leur, qui a, évidemment, la prééminence. À sa tête est symboliquement placé le sultan lui-même, puisqu’il joue le rôle de calife, c’est-à-dire de chef religieux, même si les Ottomans n’ont porté ce titre que très tardivement, au XIXe siècle.

La majorité des chrétiens orthodoxes appartiennent au millet des rums (les «Romains»), placé sous l’autorité du patriarche de Constantinople. Les Arméniens ont le leur, sous la houlette de leur catholicos, chargé également des autres Églises issues des lointains schismes des débuts du christianisme, les nestoriens, les coptes d’Égypte, etc. Enfin, il existe un millet pour les juifs, eux-mêmes subdivisés selon leur provenance. Les romaniotes sont, comme les rums chrétiens, les anciens sujets byzantins, lesashkénazes viennent d’Allemagne ou d’Europe centrale, lesséfarades d’Espagne.

Chaque communauté gère son propre système judiciaire, en particulier pour ce qui concerne le «statut personnel» (les questions d’héritage, de mariage, etc.). Souvent, le millet organise son propre système éducatif. Son chef est responsable du bon ordre au sein de sa communauté, et surtout de la collecte de l’impôt, qui diffère selon la religion. Les non-musulmans en paient plus. On voit bien l’idée pour le pouvoir central. Je ne veux voir qu’une tête, ou plutôt je ne veux voir qu’une calotte ou une kippa, pour le reste débrouillez-vous entre vous. On comprend aussi que ces corps intermédiaires puissants placés entre les individus et leur monarque confèrent à l’Empire ottoman une nature particulière, puisqu’ils réussissent à faire de la diversité religieuse un élément essentiel de l’ossature de l’État.

Pour autant, si la structure en millets est une invention ottomane, la situation religieuse générale de l’empire ne lui est pas propre. Les grands États musulmans contemporains dont nous avons parlé en introduction de cette deuxième partie comptent beaucoup de non-musulmans. De nombreux juifs vivent depuis très longtemps dans le sultanat du Maroc. Ils voient leurs rangs grossir au XVIe siècle avec l’afflux des réfugiés chassés de l’Espagne redevenue catholique. D’autres juifs, mais aussi des chrétiens et des zoroastriens sont sujets du shah de Perse. Beaucoup d’hindous habitent l’Inde du Nord des Grands Moghols. Et l’on pourrait bien sûr trouver semblable situation en remontant les siècles jusqu’au début de l’histoire musulmane. Depuis la conquête arabe du VIIe siècle, l’ensemble des régions qui sont devenues musulmanes abritent leurs minorités religieuses. Le moment est donc idoine pour élargir notre propos et revenir sur cette question qui court depuis le début de ce livre: comment l’islam les a-t-il traitées?

Tolérance et désarmement

Dans notre XXIe siècle crispé et obsédé par les rapports entre l’Occident et l’islam, le sujet fait couler beaucoup d’encre, il est sensible et souvent manipulé dans un sens ou dans l’autre. Comme cela est fréquent, on a tendance à l’aborder en relisant l’histoire par la fin, et cela brouille tout. Le déclin du monde ottoman au XIXe siècle et les épouvantables exactions à l’égard de nombreuses minorités qui ont scandé cette agonie; la création de l’État d’Israël et les guerres judéo-arabes qui s’en sont suivies; ou encore l’explosion d’un islamisme haineux et intolérant au XXIe siècle brouillent le regard et poussent chacun, selon ses convictions politiques, sa propre mémoire ou ses blessures, à réécrire l’Histoire.

On se trouve le plus souvent face à deux excès inverses. Le premier consiste à tisser une légende rose faisant de l’islam classique une religion qui n’a été que tolérance et ouverture. Le second n’a de cesse de repeindre cette légende dans le noir de l’exclusion, du sectarisme et de la domination. Comme toujours, l’un et l’autre sont vrais et faux à la fois, puisque l’un et l’autre prétendent s’appuyer sur une réalité dont ils ne font qu’extraire des éléments pour la distordre. Tâchons donc d’être plus juste en synthétisant les choses sans trahir la vérité.

Au-delà de leurs différences de système politique, toutes les sociétés musulmanes ont usé, pour gérer leurs relations avec les non-musulmans, du même cadre général, leur proposant le statut de dhimmi – «protégés», ou plutôt «tributaires» (2) –, que nous avons déjà évoqué. Il a été mis en place par la «convention» ou le «pacte d’Omar» et remonte au début des conquêtes arabes, même si l’on ne sait pas exactement à quand, puisqu’on ignore si le nom d’Omar désigne le fameux calife conquérant de Jérusalem, comme la tradition le pose toujours, ou plutôt l’un de ses successeurs. Il formalise la place particulière que réserve le Coran aux «peuples du Livre» en tant que fils d’Abraham et monothéistes.

Plus tard, il est étendu aux zoroastriens et aux hindous. Tous ont le droit de pratiquer librement leur culte, tous sont protégés en tant que communauté, mais, en échange, ils doivent accepter de se soumettre à la seule religion reconnue comme étant dans la Vérité, l’islam. L’idée, écrit Michel Abitbol dans le long et passionnant livre qu’il a consacré aux rapports entre juifs et Arabes depuis le VIIe siècle, est qu’ils sont «tolérés et désarmés (3)».

Cette tolérance se paie. Les dhimmi doivent verser aux nouveaux maîtres des impôts particuliers, un impôt de capitation (c’est-à-dire payé par individu) et un autre sur la terre. Et cette soumission doit être marquée dans la vie quotidienne. Des lois de comportement sont censées rappeler à chaque instant qui est l’inférieur. Le dhimmi ne peut porter d’arme, n’a pas le droit de monter à cheval, doit arborer des vêtements de couleurs distinctes, ne peut épouser une musulmane. Son témoignage ne pèse rien face à celui d’un musulman. Et il lui faut pratiquer son culte de façon discrète, ne pas faire de bruit dans les processions, ne pas sonner les cloches trop fort, et le faire depuis des clochers qui ne peuvent être plus hauts que les minarets.

On comprend mieux, sans doute, la possibilité qu’a chacun de relire cette histoire comme ça l’arrange. Elle contient tout à la fois. Nos peintres en rose insisteront sur l’idée première, celle de la «protection» offerte par l’islam aux gens du Livre. N’est-ce pas la preuve de sa générosité? Leurs adversaires ne retiendront que le corollaire du même texte, insistant sur les marques de soumission imposées aux minoritaires. Il arriva d’ailleurs qu’elles le soient de façon mesquine. À certains moments de l’histoire duMaroc, rappelle Abitbol, on exigea des juifs de se déchausser chaque fois qu’ils passaient devant une mosquée. Ou encore en Perse, jusqu’au XIXe siècle, on interdisait aux mêmes juifs de sortir par temps de pluie, car on estimait qu’ils souillaient l’eau.

Seulement, on pourrait tout autant, pour faire pencher la balance du côté de la première thèse, tenir le compte des longues périodes de l’histoire musulmane pendant lesquelles ces mesures tombèrent en désuétude sans choquer quiconque, permettant à chacun de vivre tranquillement le culte qui était le sien. Seules l’interdiction pour un non-musulman d’épouser une musulmane et l’impossibilité faite à un musulman d’apostasier, c’est-à-dire d’abandonner l’islam au profit d’une autre religion, ont été constamment appliquées, nous rappelle Albert Hourani (4), ainsi que les mesures fiscales, évidemment. Rares sont les pouvoirs qui oublient un impôt.

 

L'Orient mystérieux et autres fadaises, par François Reynaert
Fayard, 400 p., 23 euros

(1) Philip Mansel, Constantinople : la ville que désirait le mondeop. cit.
(2) Littéralement, celui qui doit payer un tribut.
(3) Michel Abitbol, Le Passé d’une discorde, Perrin, coll. «Tempus», 2003.
(4) Albert Hourani, Histoire des peuples arabesop. cit.

 

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Published by Profhistgéo - dans DEBATS HISTORIQUES
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