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"N'oublie pas de rechercher aussi le bonheur que procure une compréhension nouvelle, apportant un lien supplémentaire entre le monde et toi. Ce devrait être l'oeuvre à laquelle tu apportes le plus grand soin, et dont tu puisses être le plus fier."

 

Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

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"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

Régis Debray

 

 

"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 11:32

 

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Affiche  antisémite allemande des années 30. Il s'agit de justifier la ségrégation sociale par la par l'évocation de traits caractérisant le Juif. Ici la représentation de la laideur physique (grimaces, forme du nez, couleur de peau, tenue du corps) reflète la laideur des traits de caractères attribués aux Juifs (stéréotypes).

 

Introduction

"Comment le peuple allemand en est-il venu à détester les Juifs au point d'entreprendre, dans la joie et en toute bonne conscience, leur extermination systématique ?" Cette question de Pierre Sorlin sera aussi la nôtre. (...) Impossible de ne pas se demander si la solution finale des nazis est l'aboutissement logique de l'antisémitisme germanique traditionnel.

L'histoire de l'Europe chrétienne est aussi celle de son antijudaïsme.(...) Les historiens depuis quelques années se demandent si l'extermination physique et systématique des Juifs par les nazis résulte d'un plan préétabli et réalisé pas à pas ou si elle est l'aboutissement d'une série de décisions sectorielles et de circonstances, sur le fond d'une intention globale, mais imprécise. Le rapport entre la Solution finale et l'antisémitisme allemand s'inscrit dans une alternative comparable. Pour certains auteurs, le chemin est direct qui conduit de Luther à Hitler. Pour d'autres en revanche l'explication du génocide doit être cherchée dans un ensemble de circonstances historiques qui dépassent le cadre particulier de l'antijudaïsme et de l'antisémitisme allemands.

(...)

Si comme l'affirme Saül Friedländer, "la persécution et l'extermination des Juifs par les nazis relèvent avant tout de la psychopathologie collective", quelle part revient, dans l'explication, aux mentalités traditionnelles et quelle autre aux délires de la société contemporaine ?

Arrivés en terre germanique, selon les archéologues, avec les légions romaines, les Juifs s'installent principalement en Rhénanie. Ils ne quitteront plus ces régions jusqu'au XXe siècle. La continuité est donc la première marque des rapports entre Juifs et allemands, à la différence de ce qui s'est passé en Europe, où, à plus d'une reprise, les communautés israélites seront brutalement expulsées, voire dépouillées et malmenées par les souverains, comme en Angleterre à la fin du XIIIe , en France au début et à la fin du XIVe, et en Espagne un siècle plus tard. (...) Mais les divers Etats et villes germaniques procèdent également à des renvois massifs. (...) Protégée théoriquement par les empereurs, selon une tradition qui remonte aux carolingiens, la minorité israélite n'est donc pas à l'abri de la persécution dans l'Allemagne médiévale. (...)

La présence permanente de judaïsme en Allemagne ne s'accompagne pas seulement de violences persistantes. Plus impressionnant peut-être est le progrès continu de la ségrégation. Dès le début, l'attachement des Juifs à leur culte, à leur communauté et à leur conviction d'être le peuple élu a valu un traitement à part que l'on peut comparer à celui que le Moyen-Âge réserve à tous les groupes étrangers. Mais les juifs ne sont pas des étrangers comme les autres. Peuple déicide et peuple de Dieu, ils sont pour l'Eglise et pour les chrétiens un objet de scandale et d'interrogation. Si l'antijudaïsme médiéval est incompréhensible hors de son contexte religieux, il ne s'explique pas non plus sans référence sociologique, puisque les Juifs survivent aux marges de la société. Ecartés du système féodal, exclus de la propriété du sol et des corporations, ils ne peuvent exercer que des occupations marginales, voire illicites: le commerce d'abord (...) puis le prêt sur gage, l'usure, la vente à tempérament. Ces activités sont tout à la fois condamnées par l'Eglise, méprisées par la population et indispensables à la société. Tolérés puisque utiles, mais soupçonnés et haïs, parce que marginaux, les Juifs nouent avec leur environnement des relations d'une extrême ambiguïté.

(...) A l'abri dans leurs ghettos, les Juifs vivent dans une communauté qui a l'apparence d'une entité nationale, mais n'est ni souveraine, ni libre. (...) Et sitôt qu'ils le quittent, ils sont soumis à un ensemble de vexations, de discriminations et d'interdits dont on apu dresser une étonnante comparaison avec les mesures de quarantaine prises par les nazis entre 1933 et 1942. Dans ce sens, la législation raciale du IIIe Reich et la réouverture des ghettos à l'Est ramènent effectivement le nazisme aux sources médiévales de l'antisémitisme allemand.

1-L'imagerie démoniaque de l'antijudaïsme médiéval

Mais l'apport essentiel du M-Age se situe probablement ailleurs. Car aussi paradoxal que cela paraisse il y a plus d'un rapport entre "l'horreur sacrée" éprouvée par les chrétiens du M-A et le mythe moderne du Juif corrupteur du sang germanique. (...) L'antisémitisme médiéval (...) a tiré de sa résistance -du juif - à la conversion, de ses activités marginales, de sa double personnalité au-dedans et au-dehors du ghetto, toute une imagerie démoniaque de meurtres rituels, de perversions sexuelles, de puissance maléfique et de complot universel que l'on retrouve à toutes les époques dans le stéréotype du Juif (...) de plus en plus considéré comme un ennemi.

(...)

L'antisémitisme médiéval est battu en brêche par les Lumières. Les hommes de l'Aufklärung (Lumières), à dire vrai, n'éprouvent pour le judaïsme pas plus de sympathie que les Encyclopédistes français. Ils voient en lui la source de l'aliénation religieuse dont ils entendent débarrasser l'humanité. Et s'ils souhaitent l'émancipation des Juifs, c'est parfois dans l'espoir de voir disparaître le judaïsme.

2- Une nation et son ennemi: le Juif

En Allemagne, l'antisémitisme apparaît sur la scène politique presque en même temps que le terme lui-même, dans les années 1880. Deux faits significatifs en témoignent. (...) Demande par pétition de l'arrêt de l'immigration juive et l'exclusion des israélites de la fonction publique. (...) Et des succès électoraux relatifs de partis et mouvements se réclamant entièrement ou accessoirement de l'antisémitisme. Toutefois la pétition restera sans suite. (...)

Au regard de l'avenir, l'essentiel tient dans la constitution d'une vision du monde qui renouvelle profondément l'antisémitisme traditionnel, tout en renforçant et en laïcisant le stéréotype de l'ennemi Juif. Des journalistes et des publicistes ne se contentent pas de considérer les Juifs comme des étrangers, ni de voir en eux les principaux responsables des malheurs du temps (débâcle bancaire de 1873 par exemple). La destinée manifeste qu'ils assignent à la supériorité germanique, ne saurait se réaliser dans une Allemagne enjuivée. Avec une telle perspective, le lien n'allait pas tarder à se créer entre le nationalisme pangermanique, l'antisémitisme, la doctrine raciale et le darwinisme social. C'est chose faite, ou presque, dès 1880 avec l'ouvrage d'Eugen Dühring ("La question juive comme question de race de moeurs et de culture"). Dès avant la fin du siècle, l'antisémitisme racial, qui permet d'établir de façon "scientifique" l'infériorité et la nocivité juives, est ainsi établi en tant que doctrine.

Il pénètre de puissantes organisations corporatives ou patriotiques telle la Ligue germanique et il circule sous forme de brochures et de journaux populaires.

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L'Union sacrée de la Première guerre mondiale mais plus encore la République proclamée en 1918 parachèvent leur intégration. (...) Un grand industriel Juif, Walter Rathenau, est même nommé ministre des Réparations, puis des Affaires étrangères. Il occupe donc les postes les plus sensibles pour le sentiment national et l'honneur du pays, alors que le Reich affronte la difficile exécution du traité de Versailles. Sa nomination a provoqué un choc. Son assassinat en 1922, est un symbole. La perspective de voir le Juif sortir du ghetto provoque un renouveau d'antisémitisme. La République n'est-elle pas née de la défaite ? Et celle-ci n'est-elle pas le fruit de la révolution ? Et la révolution n'est-elle pas l'affaire des Juifs, si nombreux dans l'extrême gauche ? Emotionnellement et doctrinalement l'antisémitisme racial, dont on a vu qu'il a déjà bien infiltré la droite patriotique et conservatrice sous le régime impérial, investit la totalité des mouvements et des partis hostiles à la révolution, à la république ou tout simplement aux partis démocratiques. Tous les maux du présent, du Diktat de Versailles à la grande dépression des années trente, en passant par l'hyperinflation de 1923 trouvent une explication dans le complot de la juiverie internationale, si clairement dévoilé par les Protocoles des Sages de Sion. Ce faux antisémite ne décrit-il pas, en effet, la conspiration des Juifs pour s'emparer du contrôle du monde ? Une fois de plus, le stéréotype  du Juif, ennemi, paria, bacille, fonctionne comme la figure du mal absolu, la représentation concrète de la menace mortelle qui pèse sur la race nordique. Et, cette fois le Juif ne peut plus espérer échapper à sa condition, puisqu'il s'agit non plus de foi, de baptême, donc de conversion , mais de race, scientifiquement définie, et des lois éternelles de la nature.

Encore faut-il, pour imposer l'évidence de l'histoire, trouver les mots qui pénètrent au plus profond du désespoir et de la haine collective. Seul un homme au psychime profondément perturbé semble capable d'entre ainsi en phase avec son époque.Il sera alors, comme Hitler aimait à le dire de lui-même dans les années avant la prise de pouvoir, le tabour de la révolution nationale.

"La nation allemande, écrit Jacques Madaule, est donc poussée à l'antisémitisme par une sorte de dynamique propre qui ne se retrouve pas au même degré ailleurs".

L'antisémitisme allemand ouvre la voie à la solution finale. Non seulement par sa virulence, mais par sa durée historique et, à l'époque contemporaine, par sa diffusion dans toute la société. Encore fallait-il, pour passer à l'acte, du moins dans le cas des individus qui ne souffraient pas d'une névrose antijuive, que le mythe racial se révèle plus fort que les normes du comportement social individuel traditionnel. La profondeur de la crise morale et nationaliste traversée après 1918 par l'Allemagne l'a permis.

Favez Jean-Claude, L'Allemagne de Hitler par la revue Histoire, Ed Seuil Histoire, 1991

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Published by Profhistgéo - dans DEBATS HISTORIQUES
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