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"N'oublie pas de rechercher aussi le bonheur que procure une compréhension nouvelle, apportant un lien supplémentaire entre le monde et toi. Ce devrait être l'oeuvre à laquelle tu apportes le plus grand soin, et dont tu puisses être le plus fier."

 

Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

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"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

Régis Debray

 

 

"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 10:45

La légende noire de l'Amérique espagnole n'est pas nouvelle. Elle a été forgée, au XVIIè siècle, par Théodore de Bry. Entre 1590 et 1623, ce protestant flamand a publié une collection de récits de voyages aux Indes dont le but était d'exposer les mille et une turpitudes auxquelles les papistes s'étaient adonnés aux colonies. Les philosophes des Lumières puis les anticléricaux du XIXè siècle ont repris ces accusations. Elles reviennent aujourd'hui dans une autre perspective: il s'agit de vanter l'égalité des cultures et de culpabiliser les anciennes nations colonisatrices.

Dans les guides de voyage consacrés au Pérou ou au Mexique, il est désormais convenu de s'extasier sur les Aztèques et les Incas, face auxquels, sans respect pour leur mode de vie, les conquistadors n'auraient montré que cupidité et brutalité. Les journaux apportent le même écho. "Les conquérants, lit-on dans le quotidien La Croix du 12 octobre 1992, ont argué du caractère sanguinaire de la religion aztèque pour exterminer une civilisation jugée "satanique", mais il n'y eu pas le moindre effort pour essayer de comprendre la signification de certaines pratiques." Le Point du 13 juillet 2001 compare l'empire inca "aux Etats européens de l'époque et aux grandes civilisations de l'Antiquité", tout en admettant qu'on n'y connaissait " ni l'écriture, ni la roue, ni le cheval, ni le boeuf " (une légende photo précise que l'animal de trait des Incas, c'était... la femme); c'est seulement en incidente que les lecteurs apprennent que chez les Incas, "des filles étaient offertes aux fonctionnaires méritants et que d'autres, ne présentant pas le moindre défaut physique, étaient réservées pour les sacrifices humains". Curieux. Les mêmes qui dénoncent sans relâche les méthodes de l'inquisition espagnole se montrent d'une inépuisable indulgence envers les coutumes de l'Amérique précolombienne, pourtant mille fois plus cruelles. Encore une indignation sélective ? Ou serait-ce une forme de mépris, ces civilisations étant trop arriérées pour qu'on puisse leur appliquer les mêmes critères moraux qu'à nous ?Codex Magliabechiano (folio 70r)

(...) Dans les Caraïbes, les tribus cannibales, en perpétuel état de guerre, effectuaient des razzias pour enlever et manger leurs congénères. L'Empire aztèque, une théocratie, vouait un culte au soleil dont la colère devait être apaisée par l'immolation de victimes, choisies de préférence chez l'ennemi. Les conquistadors ont tous dit leur effarement après qu'ils eurent pénétré dans les temples indiens: il s'agissait de charniers envahis par la puanteur et les mouches, où les prêtres mettaient à mort des vierges, des enfants et des prisonniers, arrachant leur coeur pour barbouiller de sang les idoles, puis précipitant les cadavres en bas de l'édifice afin qu'ils soient dépecés et dévorés. "Chaque jour, raconte Bernal Diaz del Castillo, les Indiens sacrifiaient devant nous trois, quatre, cinq hommes dont le sang couvrait les murs. Ils coupaient bras, jambes, cuisses et les mangeaient, comme chez nous, la viande de boucherie". Les temples aztèques que gravissent aujourd'hui les touristes étaient, avant la conquête espagnole, le théâtre d'abominables cruautés. Chez les incas, le phénomène était analogue.

 

Paradoxalement , un espagnol a largement contribué à la légende noire du Nouveau monde. En 1541 Bartolomé de Las Casas adresse à Charles Quint une Brevissime relation de la destruction des Indes, dans laquelle il dénonce l'esclavage et les massacres dont les autochtones auraient été victimes, réduits à "la servitude la plus dure, la plus horrible et la plus implacable qu'on ait jamais imposée à des hommes et à des bêtes." (...)  Mais si excessives que soient les critiques Las Casas elles remplissent un rôle salutaire: elles alertent Charles Quint sur le sort des indiens. Déjà quand Christophe Colomb avait capturé les indigènes et les avait envoyés comme esclaves en Espagne (usage ordinaire dans le monde méditerranéen avant 1492), Isabelle de Castille les avait fait libérer, donnant ses instructions. Les Indiens devaient "être traités comme des personnes libres et non comme des esclaves". Instruction renouvelée en 1504 dans le testament de la reine. (...) En 1542 après avoir pris connaissance des avertissements de Las Casas, Charles Quint édicte de nouvelles lois qui limite les encomiendas et prohibent l'esclavage. Sur place, les ordres ne sont pas forcément suivis. Néanmoins, un droit est défini: c'est un progrès. (...)

Un an après la découverte de l'Amérique, en 1493, le pape Alexandre VI par la bulle Piis Fidelium, affirmait l'unité du genre humain. EN 1537 par la bulle Sublimis Deus, Paul III confirmait ce principe: " Les Indiens sont des hommes véritables, capables de recevoir les foi chrétienne par l'exemple d'une vie vertueuse. Ils ne doivent être privés ni de leur liberté ni de la jouissance de leurs biens".

En 1552, à Lima, le premier concile d'Amérique interdit la destruction des temples et des idoles. "Nous ordonnons, proclament les évêques, que personne ne baptise d'Indien de plus de huit ans sans s'assurer qu'il y vienne voloontairement; ni ne baptise d'enfant indien avant l'âge de raison contre la voloonté de ses parents". Henry Hawks, un protestant anglais, trafique pendant cinq années dans le Nouveau Monde. En 1572, de retour à Londres, il publie une relation de son voyage: "les Indiens révèrent beaucoup les religieux, écrit-il, parce que, grâce à eux et à leur influence, ils se voient libres d'esclavage." (...) Conclusion de Bartolomé Benassar : " L'Eglise du Nouveau Monde est loin d'avoir été toujours exemplaire. Cependant, elle a exercé dans l'ensemble un rôle positif et a été à l'avant garde de la défense des Indiens contre les abus de toutes sortes". 

Une dernière légende: le génocide des Indiens. Selon certaines sources, un demi-siècle après l'arrivée des Européens, 90% de la population indigène auraient été disparu. En réalité, faute de documents fiables, nul ne saurait quantifier avec exactitude la dépopulation survenue parmi les autochtones. Les Européens sont certes responsables, mais involontairement: sur le nouveau continent, ils ont introduit des microbes auxquels l'organisme des indigènes n'était pas préparé à résister. Médecin, directeur de recherches au CNRS et auteur de deux ouvrages sur la civilisation indienne, Nathan Wachtel estime que "la cause principale de ce désastre, on la connaît: ce sont les épidémies. Les amérindiens n'étant pas immunisés contre les maladies (grippe, peste, variole) importées par les colonisateurs. Le terme de génocide me semble impropre. Des massacres, des violences de toutes sortes ont certes eu lieu, mais on ne saurait imputer aux Européens le projet conscient et raisonné d'une élimination systématique par le fer et par le feu."

 

Jean Sévilla, Historiquement Correct, Perrin 2003

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Published by Profhistgéo - dans DEBATS HISTORIQUES
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