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Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

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"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

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"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 17:42

Bernard Lugan met à mal nombre d'idée reçues : sur l'esclavage par exemple, sur la violence africaine ou le développement.

    

L'esclavage existait avant l'arrivée des blancs, au XVIe siècle.  Dans l'Est de l'Afrique notamment, les musulmans le pratiquaient depuis le VIIIe siècle : « l'esclavage a toujours existé en Afrique. Les marchés et le commerce des hommes également. Les européens n'ont fait que détourner à leur profit une large part de cette activité africaine traditionnelle. La traite ne fut possible que parce que les noirs capturaient d'autres noirs ».

 

Des trav7077i1aux récents montrent que la traite n'a pas « ravagé » l'Afrique. Elle a porté sur 8 à 15 millions de personnes (estimation haute) durant 400 ans. « Dans l'absolu et en quatre siècles c'est une perte humaine de 14,8%. Beaucoup moins que les pertes européennes lors des grandes épidémies de peste ». L'esclavage n'a pas désertifié l'Afrique, comme le prétendent encore certains historiens. Selon Yves Person qui fut titulaire de la chaire d'histoire sur l'Afrique à la Sorbonne, la traite a pu au contraire éponger l'excédent d'une population en croissance.

Les régions les plus affectées par l'esclavage sont aujourd'hui parmi les plus peuplées d'Afrique. Les plus grands états noirs de l'époque, légitime fierté des historiens africains ; ont bâti leur fortune et leur force sur ce commerce. La fin de la traite les ruina.

La violence (guerres civiles et massacres ethniques) est une constante de l'histoire africaine. Le rappel de trente ans d'actualité sanglante est-il utile ? Il y eut le Nigéria contre le Biafra, les Tutsis contre les Hutus ; et vice-versa (Burundi et Rwanda), cas d'école largement analysé par l'auteur ; les soubresauts du Congo devenu le Zaïre, les Shonas contre les Ndele au Zimbabwé ; et les interminables guerres d'Ethiopie, du Soudan, du Mozambique, d'Angola. Aujourd'hui encore, les massacres épisodiques entre noirs sud-africains. Combien de morts, au total, sur le continent noir ? Des millions.

Lugan rappelle les racines de ces guerres civiles : « l'appartheid noir » , « les africanistes de terrain savent bien que les vrais problèmes de l'Afrique sont avant tout ethniques. L'école tiers-mondiste les a longtemps niés. Elle ne le peut plus. Elle a donc entrepris de les attribuer à l'Europe, car, selon elle, la colonisation systématisa les ethnies, voyant dans de simples spécialisations économiques, donc mouvantes, des faits raciaux, donc innés. »

King of Benin with Soldiers, late 17th cent DO Dapper, DescVoici, entre autres exemples, la Namibie qui devait voter ces jours-ci pour son accession à l'indépendance : un million d'habitants, divisés en onze groupes humains, parlant douze langues et vingt-cinq dialectes principaux. Deux des sept tribus ovambos, l'ethnie majoritaire, animent la SWAPO, le mouvement de libération marxiste. Les autres ethnies, et pas seulement les 75000 blancs, savent que la règle du jeu démocratique (« un homme, une voix ») peut donner le pouvoir (sans partage) au groupe majoritaire. Les futurs massacres et exactions sont inscrits dans la répartitions des ethnies. Cela s'est vérifié ailleurs, en Afrique, depuis 25 ans.

Cela figure en filigrane dans l'avenir de l'Afrique du Sud. Les noirs (24 millions) sont divisés en huit ethnies principales. Les deux plus importantes (zoulous et Xhosas 6 à 7 millions chacune) son déjà pressées l'une conttre l'autre dans les townships sud africains. Chacune dispose de son propre parti politique, façade occidentalisée de leur volonté hégémonique. Déjà au XIXe siècle, l'expansionnisme zoulou avait broyé toute l'Afrique australe.  Ce fut une guerre totale entre noirs, sans interférence aucune des blancs. ? Il y eut plusieurs centaines de milliers de morts: « tout le plateau central sud-africain fut peu à peu vidé de sa population » écrit l'auteur. Bernard Lugan a dressé le catalogue des différents apports de l'Afrique noire à cette « civilisation de l'universel » chantée par l'ancien président sénégalais Senghor; « par rapport à l'Asie et à l'Amérique, assure-t-il, elle n'a joué qu'un rôle très secondaire et tardif dans l'apport de plantes cultivées au patrimoine de l'humanité ».

 

La civilisation paysanne s'est constituée en orient et en occident, entre 7000 et 5000 avant JC. « l'Afrique noire, quant à elle, découvrit la traction animale, la roue ou la poulie, 7000 ans plus tard, avec la colonisation. Quant à la métallurgie, apparue ai proche orient vers 1700 av JC elle était toujours ignorée en Afrique centrale, orientale et australe, 1500 ans plus tard. »

Dans dix ans l'Afrique pourrait compter 900 millions d'habitants. Sur ces « terres de soleil et de sommeil » 300 millions d'hommes seront sous-alimentés. Partout les productions ont baissé. Le désert gagne 50000 km² par an, tirés par le gaspillage des hommes. En Ethiopie, les forêts représentaient 40% du territoire en 1900, elles en couvrent à peine 4% aujourd'hui. L'Afrique est la seule région du monde où la production alimentaire croît plus lentement que la population. Deux questions clôturent provisoirement ce livre. La première : « N'est-il pas temps de demander pourquoi 3,5 milliards d'asiatiques cultivant 2,7 milliards d'hectares réussissent à échapper à la disette, et ce, en dépit de moussons décalées ou des ouragans, alors que 3 milliards d'hectares cultivés en Afrique ne parviennent pas à produire assez de nourriture pour 450 millions d'habitants ».

La seconde : « énigme de la géographie, ou tabou historique ? N'approcherions-nous pas enfin du moment où nous pourrions poser la question des insuffisances, des lacunes, non pas tant de l'Afrique, mais des africains ? »

Ce livre est un premier pas vers des réponses.

 

Frédéric Pons, le spectacle du monde, novembre 1989

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