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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 18:48

Les étendues désertiques d'Afrique du Nord dissimulent de colossales réserves d'eau héritées d'un passé lointain. Leur exploitation massive risque toutefois de les faire disparaître d'ici cinquante à cent ans.

Le Sahara. Dans l'imaginaire collectif, ce mot évoque les étendues désertiques et arides. De fait, la région est peu arrosée et très chaude. Résultat, les faibles précipitations - 50 à 100 millimètres en moyenne annuelle - s'évaporent immédiatement. Si l'eau est rare en surface, elle est en revanche présente en profondeur. Et en quantité ! L'aquifère * du Sahara septentrional, qui s'étend sur plus de un million de kilomètres carrés sous l'Algérie, la Tunisie et la Libye, recèle environ 31 000 milliards de mètres cubes d'eau. À titre de comparaison, la nappe souterraine de l'Albien, qui occupe environ 100 000 kilomètres carrés sous le Bassin de Paris, n'en renferme « que » 425 milliards de mètres cubes.

Mais contrairement aux 16 millions d'habitants du Bassin parisien qui bénéficient aussi de l'eau des fleuves et des rivières, la population saharienne dépend presque entièrement de cette eau souterraine. Exploitée depuis plus d'un siècle, elle est à l'origine du développement urbain et agricole de la région, en particulier des villes de l'Atlas saharien. Mais aujourd'hui, c'est lui qui menace la survie de l'aquifère. Car les puits et forages profonds (certains descendent à plus de 1 000 mètres) se sont multipliés au cours des trente dernières années. On en compte près de 10 000 ! Chaque année, plus de 2,5 milliards de mètres cubes d'eau sont ainsi ponctionnés - contre seulement 600 millions de mètres cubes en 1970 - pour alimenter les villes et villages en eau potable et, surtout, les périmètres d'irrigation. La question de la pérennité de l'aquifère se pose donc avec une acuité croissante à mesure que la demande augmente. Et, avec elle, celle de sa recharge par les eaux de pluie et de ruissellement.

Deux réservoirs

« L'aquifère du Sahara septentrional est un réservoir fossile. Il s'est constitué il y a plus de 10 000 ans, lorsque la région était soumise à un climat plus humide », explique Jean Margat, conseiller du bureau de recherches géologiques et minières. Pendant des dizaines de milliers d'années, les pluies se sont infiltrées dans le sous-sol et accumulées dans différentes couches géologiques. C'est ainsi que se sont formées les deux réserves principales de l'aquifère : le « continental intercalaire », la plus profonde et la plus vaste, et le « complexe terminal » [fig. 1] . La première s'étend à plusieurs centaines de mètres de profondeur (son toit se trouve entre 50 et 2 300 mètres sous la surface selon les endroits) sur 600 000 kilomètres carrés dans des grès et des argiles vieux de 100 à 150 millions d'années. Environ 20 000 milliards de mètres cubes d'eau y sont piégés. Au-dessus, les sables et calcaires du complexe terminal, formés il y a 30 à 80 millions d'années, en renferment 11 000 milliards de mètres cubes supplémentaires.

On a longtemps cru que l'aquifère du Sahara septentrional ne se rechargeait pas. Mais les analyses géochimiques faites depuis une quinzaine d'années et récemment compilées par Mohamedou Ould Baba Sy, de l'École nationale d'ingénieurs de Tunis, montrent qu'il n'en est rien [1] . La mesure des teneurs en différents éléments chimiques - le tritium, le carbone-14 et le chlore-36 - dans les forages et les puits montre que des eaux de pluies et de ruissellement s'infiltrent directement dans le continental intercalaire, essentiellement au niveau de l'Atlas saharien, là où l'aquifère affleure presque. Lorsqu'il y a des épisodes pluvieux, elles s'immiscent aussi entre les grains de sable des dunes des grands ergs.

Toute la question est de quantifier cette recharge. Et là, les choses se corsent. La recharge est tributaire des précipitations, lesquelles sont très inégales d'une année sur l'autre et d'une région à l'autre. En outre, l'évaporation reste mal connue. Résultat, les estimations sont empreintes de grosses incertitudes. « Bon an mal an, et au maximum, environ un milliard de mètres cubes d'eau s'infiltrent dans l'aquifère. Ce qui est bien insuffisant pour compenser les prélèvements », précise Marc Bied-Charreton, qui préside le Comité français de la désertification. « Toute ponction altère irrémédiablement la réserve. Nous sommes face à une ressource non renouvelable du type du charbon ou du pétrole. Au rythme d'exploitation actuel, l'aquifère pourrait disparaître d'ici cinquante à cent ans », renchérit J. Margat.

D'ores et déjà, le niveau moyen du continental intercalaire et du complexe terminal, mesuré dans les puits et les forages, s'est abaissé de 25 à 50 mètres selon les endroits, entre 1950 et 2000. Conséquence directe : de nombreuses sources naturelles, autour desquelles se sont développées les oasis traditionnelles, se tarissent. Ce n'est pas tout. « La qualité des eaux et des sols se dégrade », prévient J. Margat. Les eaux de l'aquifère sont minéralisées. Celles du complexe terminal contiennent 2 à 5 grammes par litre de sels, celles du continental intercalaire, 1 à 4,5 grammes par litre. Mal drainée, l'eau d'irrigation laisse donc derrière elle un résidu salin qui, au fil du temps, endommage les surfaces cultivables. De plus, l'accroissement des prélèvements modifie les conditions d'écoulement souterrain et, par conséquent, la composition des eaux. « Le pompage crée une baisse locale du niveau des eaux , poursuit l'hydrogéologue. Des eaux lointaines sont attirées pour combler le vide, certaines plus salées que d'autres. Comme la teneur en sels des eaux est hétérogène, l'exploitation de l'aquifère est à l'origine d'augmentations locales de la salinité. J'ai observé cette évolution en de nombreux endroits d'Algérie et de Tunisie. » Autant d'impacts qui aggravent la désertification, et la pauvreté des populations locales.

Gestion transfrontalière

Conscientes de la fragilité du système, l'Algérie, la Tunisie et la Libye mettent actuellement en place un mécanisme de gestion transfrontalier. Ils en ont confié la responsabilité à l'Observatoire du Sahara et du Sahel, basé à Tunis. L'objectif ? Collecter les mesures faites au niveau des forages et des puits (hauteur du niveau, quantité d'eau pompée, teneur en sels, etc.), les intégrer dans un modèle numérique simulant l'évolution de l'aquifère afin de contrôler en temps réel les prélèvements et de lancer d'éventuelles alertes en cas de pompage excessif [2] . « C'est la première fois qu'un tel mécanisme de concertation est élaboré entre pays frontaliers, se félicite Marc Bied-Charreton. Tout l'enjeu des prochaines années sera d'ajuster l'offre à la demande, compte tenu de l'évolution démographique, des besoins en eau potable, de ceux de l'industrie et de l'agriculture. »

Toutefois, cette gestion concertée ne sauvera pas l'aquifère, elle augmentera seulement un peu sa longévité. D'autres solutions doivent dès maintenant être envisagées afin de pourvoir aux besoins d'une population qui atteindra 8 millions d'habitants à l'horizon 2030. « Le dessalement de l'eau de mer, qui a déjà commencé en Libye et en Tunisie, sera le relais obligatoire », estime J. Margat. Mais c'est une autre histoire.

Fabienne Lemarchand

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Published by Profhistgéo - dans Géographie seconde
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