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"N'oublie pas de rechercher aussi le bonheur que procure une compréhension nouvelle, apportant un lien supplémentaire entre le monde et toi. Ce devrait être l'oeuvre à laquelle tu apportes le plus grand soin, et dont tu puisses être le plus fier."

 

Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

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"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

Régis Debray

 

 

"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 21:18

Les philosophies de l'histoire ont pris forme au XVIIIe siècle à l'époque des Lumières. Alors naissent les idées du devenir et de la matière, de l'évolution des espèces, du progrès et des être humains. Des penseurs comme Voltaire, Kant ou Condorcet croient à un mouvement ascendant de l'humanité vers un état idéal.

Au XIXe siècle, sous l'impact de la Révolution française et d'autres révolutions en Europe, fleurissent des philosphies de l'histoire. Qu'elles soient religieuses ou athées, optimistes ou pessimistes, elles ont toutes en commun de découvrir un sens à l'histoire.

kant

Kant et les Lumières

La pensée téléologique - qui postule un sens à l'histoire - prend naissance dans un texte de Platon: le Phédon. Les propositions suivantes sont énoncées:"

     a- il y a de l'ordre dans l'univers

     b- tout est ordonné en vue du meilleur résultat

     c- une intelligence ordonnatrice applique au monde cette conception

     d- le meilleur se situe au niveau intellectuel et non matériel

     e- il existe un Vrai, un Bien, un Beau en soi"(...)

Cependant, la philosophie des Lumières est souvent anhistorique. A cet égard, l'oeuvre de Rousseau est significative. En principe, une théorie de l'histoire est ébauchée dans le discours sur l'origine de l'inégalité. Rousseau part d'une considération morale: "quand on observe la constitution naturelle des choses, l'homme semble évidemment destiné à être la plus heureuse des créatures; quand on raisonne d'après l'état actuel, l'espèce humaine praît la plus plaindre. Il y a une grande apparence que la plupart de ses maux sont son ouvrage." Ce constat établi, le philosophe va, dans une démarche régressive, dépouiller l'homme de tout ce qui lui est venu de l'extérieur pour remonter jusqu'à l'état de nature. A ce stade (qui est une fiction et non une réalité), l'homme vit dans une situation  non conflictuelle, en état d'équilibre et d'harmonie. (...) Dès lors, l'humanité évolue vers une société de plus en plus organisée; peu à peu la propriété apparaît; des inégalités se creusent (...)

Dans la réflexion de Rousseau, l'histoire n'est qu'une abstraction qui est mise au service d'une démonstration morale.

La pensée de Kant mêle une téléologie issue de la tradition chrétienne et une réflexion éthique propre à l'ère des Lumières. Ainsi Kant réconcilie l'héritage de Bossuet (théologie de l'histoire) et le legs de Rousseau, comme le montre ce passage:

"L'histoire de la nature commence par le bien, car elle est l'oeuvre de Dieu; l'histoire de la liberté commence par le mal, car elle est l'oeuvre de l'homme. En ce qui concerne l'individu qui, faisant usage de sa liberté, ne songe qu'à  soi-même, il y a eu perte lors de ce changement (...)" (Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine)

A la différence de Rousseau, qui conçoit une histoire fictive, Kant veut penser une "histoire réelle"..." comprise de façon empirique". Mais l'histoire du philosophe n'est pas exactement celle de l'historien; elle reste une histoire du sens de la vie humaine. Pour Kant, la philosophie de l'histoire s'affirme comme une partie de la morale. Il a exprimé sa réflexion sur l'histoire dans une série d'opuscules, notamment "L'idée d'une histoire Universelle d'un point de vue cosmopolitique" (1784).

L'hypothèse de Kant est que dans le cours absurde des affaires humaines, dans l'accumulation des faits de l'histoire empirique, il existe une finalité. Toutefois cette finalité, aucune intelligence suprême ne l'a conçue; aucune société humaine ne l'a voulue; elle correspond à un "plan de la nature". Paradoxalement la nature réalise ses fins à travers les hommes:

"les individus et même les peuples entiers ne songent guère qu'en poursuivant leurs buts particuliers en conformité avec leurs désirs personnels et souvent au préjudice d'autrui, ils conspirent à leur insu au dessein de la nature"(p60).

Le pouvoir dont l'homme est doté pour venir à bout de ses projets, c'est la raison. Donc le plan prévu pour l'homme n'est pas qu'il atteigne l'état de nature mais qu'il parvienne à l'état de culture (à cet égard Kant s'oppose à Rousseau). Il convient de noter que la nature est plutôt avare de ses dons: si elle confie la raison à l'humanité c'est qu'elle n'a, pour celle-ci, aucune fonction précise.

Lorsque Kant parle de l'homme, il signifie l'espèce et non l'individu. En effet la nature a besoin d'une lignée interminable de générations pour parvenir à ses fins. Aussi la mort n'est-elle qu'un accident pour l'individu mais ne touche pas le développement de l'espèce. Bien plus, en limitant sa vie, la nature oblige l'individu à faire un effort, à s'appliquer au travail. La conscience de sa finitude contraint l'individu à sortir de sa torpeur, le pousse à agir. Kant souligne nettement que l'individu est au service de l'espèce. (...)

A travers l'oeuvre de Kant, le postulat de la vie éternelle de l'espèce humaine affirmé par la philosophie de l'histoire joue le même rôle que le postulat de l'immortalité de l'âme dans la philosophie morale. La nature a donné à l'homme "l'impulsion à l'humanité" mais non son humanité.

"En munissant l'homme de la raison, la nature indiquait clairement son plan... L'homme ne devait pas pas être gouverné par l'instinct ni secondé par une connaissance innée; il devait tout tirer de lui-même. (..) Par conséquent la nature a laissé à l'homme le soin d'inventer sa vie matérielle, de satisfaire ses besoins et d'assurer ses loisirs, mais aussi d'extraire de lui-même son intelligence jusqu'à la bonté de son vouloir." (...)

La destinée de l'homme n'est pas le bonheur à tout prix. Dans cette perspective, l'hostilité entre les individus les oblige à sortir d'un état de béatitude plus ou moins primitive et à s'engager dans la mise en oeuvre de tâches difficiles mais grandioses. Le problème essentiel auquel la raison va être confrontée dans l'histoire est la réalisation de la société civile. Kant observe:" on peut envisager l'histoire de l'espèce humaine , en gros, comme la réalisation d'un plan caché de la nature pour produire une constitution politique parfaite" (proposition 8).

Il s'agit donc d'édifier une organisation civile telle que les lois puissent régler les antagonismes et instituer les libertés. Or cette entreprise complexe se heurte à deux obstacles. Le premier écueil est la question de l'autorité (il faut imposer un "maître qui batte en brèche les volontés particulières"). (...) Le second écueil est le problème de l'entente entre les nations.

De la marche vers les Lumières Kant aperçoit des signes annonciateurs: l'extension des libertés économiques, civiles, religieuses en Angleterre en Allemagne ou en Autriche à la fin du XVIIIe sicècle; et, au même moment, la Révolution en France:" Un tel phénomène dans l'histoire du monde ne s'oubliera jamais, car il a découvert au fond de la nature humaine une possibilité de progrès moral qu'aucun homme politique n'avait jusqu'à présent soupçonné" (Le conflit des facultés, 1798)

 

Guy Bourdé et Hervé Martin, Les écoles historiques, Points Histoire, 1983

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Published by Profhistgéo - dans DEBATS HISTORIQUES
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