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"N'oublie pas de rechercher aussi le bonheur que procure une compréhension nouvelle, apportant un lien supplémentaire entre le monde et toi. Ce devrait être l'oeuvre à laquelle tu apportes le plus grand soin, et dont tu puisses être le plus fier."

 

Albert Jacquard, A toi qui n'est pas encore né.

histoire géo einstein

"Moins d'histoire et de chronologie, ça ne va pas faire des jeunes gens modernes, ça va faire des jeunes gens amnésiques, consensuels et obéissants

Régis Debray

 

 

"Les véritables hommes de progrès ont pour point de départ un respect profond du passé"

Ernest Renan

 

 

12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 21:18

Les philosophies de l'histoire ont pris forme au XVIIIe siècle à l'époque des Lumières. Alors naissent les idées du devenir et de la matière, de l'évolution des espèces, du progrès et des être humains. Des penseurs comme Voltaire, Kant ou Condorcet croient à un mouvement ascendant de l'humanité vers un état idéal.

Au XIXe siècle, sous l'impact de la Révolution française et d'autres révolutions en Europe, fleurissent des philosphies de l'histoire. Qu'elles soient religieuses ou athées, optimistes ou pessimistes, elles ont toutes en commun de découvrir un sens à l'histoire.

kant

Kant et les Lumières

La pensée téléologique - qui postule un sens à l'histoire - prend naissance dans un texte de Platon: le Phédon. Les propositions suivantes sont énoncées:"

     a- il y a de l'ordre dans l'univers

     b- tout est ordonné en vue du meilleur résultat

     c- une intelligence ordonnatrice applique au monde cette conception

     d- le meilleur se situe au niveau intellectuel et non matériel

     e- il existe un Vrai, un Bien, un Beau en soi"(...)

Cependant, la philosophie des Lumières est souvent anhistorique. A cet égard, l'oeuvre de Rousseau est significative. En principe, une théorie de l'histoire est ébauchée dans le discours sur l'origine de l'inégalité. Rousseau part d'une considération morale: "quand on observe la constitution naturelle des choses, l'homme semble évidemment destiné à être la plus heureuse des créatures; quand on raisonne d'après l'état actuel, l'espèce humaine praît la plus plaindre. Il y a une grande apparence que la plupart de ses maux sont son ouvrage." Ce constat établi, le philosophe va, dans une démarche régressive, dépouiller l'homme de tout ce qui lui est venu de l'extérieur pour remonter jusqu'à l'état de nature. A ce stade (qui est une fiction et non une réalité), l'homme vit dans une situation  non conflictuelle, en état d'équilibre et d'harmonie. (...) Dès lors, l'humanité évolue vers une société de plus en plus organisée; peu à peu la propriété apparaît; des inégalités se creusent (...)

Dans la réflexion de Rousseau, l'histoire n'est qu'une abstraction qui est mise au service d'une démonstration morale.

La pensée de Kant mêle une téléologie issue de la tradition chrétienne et une réflexion éthique propre à l'ère des Lumières. Ainsi Kant réconcilie l'héritage de Bossuet (théologie de l'histoire) et le legs de Rousseau, comme le montre ce passage:

"L'histoire de la nature commence par le bien, car elle est l'oeuvre de Dieu; l'histoire de la liberté commence par le mal, car elle est l'oeuvre de l'homme. En ce qui concerne l'individu qui, faisant usage de sa liberté, ne songe qu'à  soi-même, il y a eu perte lors de ce changement (...)" (Conjectures sur les débuts de l'histoire humaine)

A la différence de Rousseau, qui conçoit une histoire fictive, Kant veut penser une "histoire réelle"..." comprise de façon empirique". Mais l'histoire du philosophe n'est pas exactement celle de l'historien; elle reste une histoire du sens de la vie humaine. Pour Kant, la philosophie de l'histoire s'affirme comme une partie de la morale. Il a exprimé sa réflexion sur l'histoire dans une série d'opuscules, notamment "L'idée d'une histoire Universelle d'un point de vue cosmopolitique" (1784).

L'hypothèse de Kant est que dans le cours absurde des affaires humaines, dans l'accumulation des faits de l'histoire empirique, il existe une finalité. Toutefois cette finalité, aucune intelligence suprême ne l'a conçue; aucune société humaine ne l'a voulue; elle correspond à un "plan de la nature". Paradoxalement la nature réalise ses fins à travers les hommes:

"les individus et même les peuples entiers ne songent guère qu'en poursuivant leurs buts particuliers en conformité avec leurs désirs personnels et souvent au préjudice d'autrui, ils conspirent à leur insu au dessein de la nature"(p60).

Le pouvoir dont l'homme est doté pour venir à bout de ses projets, c'est la raison. Donc le plan prévu pour l'homme n'est pas qu'il atteigne l'état de nature mais qu'il parvienne à l'état de culture (à cet égard Kant s'oppose à Rousseau). Il convient de noter que la nature est plutôt avare de ses dons: si elle confie la raison à l'humanité c'est qu'elle n'a, pour celle-ci, aucune fonction précise.

Lorsque Kant parle de l'homme, il signifie l'espèce et non l'individu. En effet la nature a besoin d'une lignée interminable de générations pour parvenir à ses fins. Aussi la mort n'est-elle qu'un accident pour l'individu mais ne touche pas le développement de l'espèce. Bien plus, en limitant sa vie, la nature oblige l'individu à faire un effort, à s'appliquer au travail. La conscience de sa finitude contraint l'individu à sortir de sa torpeur, le pousse à agir. Kant souligne nettement que l'individu est au service de l'espèce. (...)

A travers l'oeuvre de Kant, le postulat de la vie éternelle de l'espèce humaine affirmé par la philosophie de l'histoire joue le même rôle que le postulat de l'immortalité de l'âme dans la philosophie morale. La nature a donné à l'homme "l'impulsion à l'humanité" mais non son humanité.

"En munissant l'homme de la raison, la nature indiquait clairement son plan... L'homme ne devait pas pas être gouverné par l'instinct ni secondé par une connaissance innée; il devait tout tirer de lui-même. (..) Par conséquent la nature a laissé à l'homme le soin d'inventer sa vie matérielle, de satisfaire ses besoins et d'assurer ses loisirs, mais aussi d'extraire de lui-même son intelligence jusqu'à la bonté de son vouloir." (...)

La destinée de l'homme n'est pas le bonheur à tout prix. Dans cette perspective, l'hostilité entre les individus les oblige à sortir d'un état de béatitude plus ou moins primitive et à s'engager dans la mise en oeuvre de tâches difficiles mais grandioses. Le problème essentiel auquel la raison va être confrontée dans l'histoire est la réalisation de la société civile. Kant observe:" on peut envisager l'histoire de l'espèce humaine , en gros, comme la réalisation d'un plan caché de la nature pour produire une constitution politique parfaite" (proposition 8).

Il s'agit donc d'édifier une organisation civile telle que les lois puissent régler les antagonismes et instituer les libertés. Or cette entreprise complexe se heurte à deux obstacles. Le premier écueil est la question de l'autorité (il faut imposer un "maître qui batte en brèche les volontés particulières"). (...) Le second écueil est le problème de l'entente entre les nations.

De la marche vers les Lumières Kant aperçoit des signes annonciateurs: l'extension des libertés économiques, civiles, religieuses en Angleterre en Allemagne ou en Autriche à la fin du XVIIIe sicècle; et, au même moment, la Révolution en France:" Un tel phénomène dans l'histoire du monde ne s'oubliera jamais, car il a découvert au fond de la nature humaine une possibilité de progrès moral qu'aucun homme politique n'avait jusqu'à présent soupçonné" (Le conflit des facultés, 1798)

 

Guy Bourdé et Hervé Martin, Les écoles historiques, Points Histoire, 1983

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 11:26

etatLa mondialisation "dissout" les Etats, mais la crise de cette même mondialisation rappelle leur nécessité. Les peuples réclament plus d'Etat contre les dérégulations venues d'ailleurs. Ce que l'on prenait pour l'agonie du vieil Etat-nation dissimulerait-elle, en vérité, sa renaissance ? Extrait de "Le retour des Etats", de Michel Guénaire

Les Nations unies comptaient 51 Etats à leur création. Le Sud- Soudan est devenu le 193e Etat membre de l’organisation internationale au mois de juillet 2011. En un demi- siècle, le nombre d’Etats a été multiplié par quatre. Ce sont les pièces d’un unique puzzle qui seront détachées et seront assemblées dans le monde. Leurs discussions seront nourries, leurs rivalités apparaîtront de plus en plus fortes, leur inégalité restera toujours comme reste l’inégalité entre les puissances.

Les pays qui furent longtemps laissés à l’écart du progrès voudront désormais s’organiser dans des espaces politiques, sociaux et économiques, mêlant les armes de la diplomatie, le levier des monnaies et le contrôle des ressources naturelles, pour retrouver la clef de leur destin aux côtés des seconds.

L’établissement des rapports entre les puissances acquises et les puissances émergentes désignera le lieu de nouveaux échanges affranchis des codes anciens.

Tous les Etats du monde, pressés de devoir s’organiser pour défendre leurs intérêts, prendront leurs distances par rapport à la marche du monde fini qui les englobait, tenteront de se réapproprier les frontières de leur territoire, deviendront les acteurs en devenir des régions du monde. Ils prendront racine dans leur passé. La volonté des nations est aussi ineffaçable que leur histoire, et les nations ont des caractères avant de suivre un développement.

Les tenants de la mondialisation n’avaient cessé de penser un monde sans l’Histoire. Par le fait que les économies des nations devaient échanger, il devait en résulter la même organisation politique et sociale pour tous. La crise de la mondialisation oblige à repenser un monde avec l’Histoire.

Le phénomène du retour des Etats a ainsi une dimension proprement historique. Il est la traduction d’un retour proprement dit du sens historique dans la vie politique des nations. Il opère un retour inédit à l’histoire de celles- ci. La réappropriation par les peuples de leur développement sera le dépassement de l’histoire antécédente du monde qui avait voulu l’effacer. La crise qu’avait connue chaque pays l’avait poussé à rejoindre le grand cercle des économies ouvertes et à se convertir au modèle universel du capitalisme radical. La fin de celui- ci entraînera les pays à retrouver l’autonomie relative de leur progrès. Les Etats sont l’expression d’une aspiration à une maîtrise historique de leur développement par les nations, ou ces dernières ne doivent trouver leur identité dans le nouvel âge du monde que par un appui sur leurs repères historiques.

L’Occident découvre ou redécouvre sa relativité. La conscience de cette relativité rouvre la perspective de l’histoire du monde ou d’une histoire des mondes. Elle ranime le sentiment que la géographie a des rapports étroits avec l’histoire. Un continent a eu ses propres aventures durant cinq siècles, cinq continents vont avoir les leurs à partir du nôtre en se confrontant à lui, et ce dernier cherchera à son tour sa propre voie ou il mourra. Celui d’où est partie l’aventure de la mondialisation par vagues successives depuis cinq siècles jusqu’à la dernière apparue il y a une trentaine d’années avait promu sa seule loi continue du progrès, en niant l’expérience positive des autres peuples ; cinq autres continents lui répondent maintenant, avec leur identité. Les sociétés du monde entier existent à part l’Occident, et elles veulent se penser de plus en plus différemment de lui.

Le regard porté sur les vieilles civilisations enseigne cette leçon : chacune d’entre elles a atteint un jour son rayonnement en ayant trouvé un équilibre. Les sociétés trouvent leur force par leur équilibre et, sitôt celui- ci perdu, connaissent le déclin. C’est cette notion d’équilibre, atteint dans une société par une symétrie des forces qui l’habitent, un stade de son organisation où chacun prend place, la rencontre des traditions et des inventions qui exprime un respect et une attention de part et d’autre, que les Etats chercheront par- dessus tout à rétablir ou simplement établir entre eux, plutôt qu’un nouvel ordre du monde.

Le retour des Etats, qui s’étendent à l’échelle d’une région ou se regroupent à plusieurs dans de nouveaux ensembles régionaux, sera la nouvelle organisation politique du monde. C’est dans la culture des nations, entre les traditions de l’Occident et de l’Orient, que seront dessinées les figures de la légitimité des acteurs politiques de cette nouvelle organisation du monde (première partie : « Histoire »).

Ces acteurs partiront du statut de l’Etat- nation, où ils viendront chercher le ressort de leur souveraineté, mais ils le dépasseront. Les interventions des Etats ont été jugées tour à tour indispensables et incomplètes, mais seront prolongées et renouvelées dans un statut, une organisation et un fonctionnement qui devront désormais répondre à une nouvelle attente de la politique (deuxième partie : « Instrument »).

Le retour des Etats fera apparaître, dans le creuset des nouveaux espaces de vie internationale qui se feront face, des régions se définissant comme des empires. C’est de l’autonomie et de la volonté animant les Etats de ces régions que partiront les nouvelles batailles du monde, conduites par l’arme renaissante que voulut bannir un temps la révolution de la mondialisation, la diplomatie (troisième partie : « Action »).

Dans cet équilibre du monde, l’Europe doit trouver sa place. Son morcellement né de la division de ses peuples, joint à l’impuissance inférée du modèle de sa construction, pose la question d’une nouvelle fondation. La voie de l’avenir ne ressemblera pas à l’esquisse du traité de Rome. Il faut à l’Europe trouver une nouvelle organisation entre ses membres, ses institutions et ses normes (quatrième partie : « Europe »).

Quels hommes seront mis à la tête des Etats ? Les Etats seront aussi la révélation du caractère des hommes appelés à les diriger. C’est la dernière question. Elle interroge le type des nouveaux gouvernants qui apparaîtra pour exercer la responsabilité du pouvoir. L’élection, critère de la légitimité des représentants, recherchera l’exemple, moteur de l’entraînement des sociétés (cinquième partie : « Hommes »).

Extrait de "Le retour des Etats", Michel Guénaire, (Editions Grasset), 2013

 

Travail à réaliser:

A l'aide de cet article et des connaissances acquises grâce à la leçon, classez dans un tableau à deux colonnes les arguments confirmant ou infirmant l'idée selon laquelle les Etats ont perdu une puissance d'action politique par le processus de mondialisation.

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14 octobre 2014 2 14 /10 /octobre /2014 10:58

« Le rapide développement de l’industrie anglaise n’aurait pas été possible si l’Angleterre n’avait disposé d’une réserve : la population nombreuse et misérable de l’Irlande. Chez eux, les Irlandais n’avaient rien à perdre, en Angleterre ils avaient beaucoup à gagner ; et depuis qu’on a su en Irlande que sur la rive est du canal St George tout homme robuste pouvait trouver un travail assuré et de bons salaires, des bandes d’Irlandais l’ont franchi chaque année. On estime qu’un bon million d’Irlandais ont ainsi immigré jusqu’ici et que maintenant encore, il y a 50,000 immigrants par an ; presque tous envahissent les contrées industrielles et en particulier les grandes villes, y constituant la plus basse classe de la population. Il y a 120,000 Irlandais pauvres à Londres, 40,000 à Manchester, 34,000 à Liverpool, 24,000 à Bristol, 40,000 à Glasgow, et 29,000 à Edimbourg. Ces gens, qui ont grandi presque sans connaître les bienfaits de la civilisation, habitués dès leur jeune âge aux privations de toutes sortes, grossiers, buveurs, insoucieux de l’avenir, arrivent ainsi, apportant leurs mœurs brutales dans une classe de la population qui a, pour dire vrai, peu d’inclination pour la culture et la moralité.
[...]

« Ces travailleurs irlandais qui, pour 4 pence font la traversée, serrés souvent comme du bétail sur le pont du navire, s’installent partout. 
Les pires demeures sont assez bonnes pour eux ; leurs vêtements les préoccupent peu, tant qu’un seul fil les maintient ; ils ignorent l’usage des chaussures ; leur nourriture consiste uniquement en pommes de terre, ce qu’ils gagnent en plus, ils le boivent ; pourquoi de tels êtres auraient-ils besoin d’un fort salaire ? 
Les pires quartiers de toutes les grandes villes sont peuplés d’Irlandais ; partout où un quartier se signale particulièrement par sa saleté et son délabrement, on peut s’attendre à apercevoir en majorité ces visages celtiques qui, au premier coup d’œil se distinguent des physionomies saxonnes des indigènes, et à entendre cet accent irlandais chantant et aspiré que l’Irlandais authentique ne perd jamais. Il m’est arrivé d’enten­dre parler le celto-irlandais dans les quartiers les plus populeux de Manchester. 
La plupart des familles qui habitent des sous-sols sont presque partout d’origine irlandaise. Bref, comme le dit le Dr Kay, les Irlandais ont découvert ce qu’est le minimum des besoins vitaux et ils l’apprennent maintenant aux Anglais. Ils ont importé en outre l’alcoolisme et la saleté. Cette malpropreté qui chez eux, à la campagne, où la population est disséminée, n’a pas de trop graves conséquences mais qui est devenue chez les Irlandais une seconde nature, est véritablement une tare effrayante et dangereuse dans les grandes villes par suite de la con­cen­tration urbaine. 
[....]

« Et quand à la saleté, à l’inconfort des maisons, impossible de s’en faire une idée. L’Irlandais n’est pas habitué aux meubles ; un tas de paille, quelques chiffons absolument inutilisables comme vêtements et voilà pour sa couche. 
... Dans son pays, dans sa cabane de torchis, une seule pièce suffisait à tous les usages domestiques ; en Angleterre, la famille n’a pas non plus besoin de plus d’une pièce. Ainsi cet entassement de plusieurs personnes dans une seule pièce, maintenant si répandu, a été introduit principalement par l’immigration irlandaise. 
Et comme il faut bien que ce pauvre diable ait au moins un plaisir, et que la société l’exclut de tous les autres, il s’en va au cabaret, boire de l’eau-de-vie. L’eau-de-vie est pour l’Irlandais, la seule chose qui donne son sens à la vie – l’eau-de-vie et bien sûr aussi son tempérament insouciant et jovial : voilà pourquoi il s’adon­ne à l’eau-de-vie jusqu’à l’ivresse la plus brutale. Le caractère méridional, frivole de l’Irlandais, sa grossièreté qui le place à un niveau à peine supérieur à celui du sauvage, son mépris de tous les plaisirs plus humains, qu’il est incapable de goûter en raison même de sa grossièreté, sa saleté et sa pauvreté, autant de raisons qui favorisent l’alcoolisme – la tentation est trop forte, il ne peut résister et tout l’argent qu’il gagne passe dans son gosier. 
Comment pourrait-il en être autrement ? Comment la société qui le met dans une situation telle qu’il deviendra presque nécessairement un buveur, qui le laisse s’abrutir et ne se préoccupe nullement de lui – comment peut-elle ensuite l’accuser, lorsqu’il devient effectivement un ivrogne ? 
[....]

« C’est contre un concurrent de ce genre que doit lutter le travailleur anglais, contre un concurrent occupant le barreau de l’échelle le plus bas qui puisse exister dans un pays civilisé et qui, précisément pour cette raison, se contente d’un salaire inférieur à celui de n’importe quel autre travailleur. 
C’est pourquoi le salaire du travailleur anglais, dans tous les secteurs où l’Irlandais peut le concurrencer, ne fait que baisser constamment et il ne saurait en être autre­ment, comme le dit Carlyle. Or, ces secteurs sont très nombreux. Tous ceux qui n’exi­gent que peu ou pas d’habileté s’offrent aux Irlandais. Certes, pour les travaux exigeant un long apprentissage ou une activité durable et régulière, l’Irlandais débauché, versatile et bu­veur est très insuffisant. Pour devenir ouvrier-mécanicien, pour devenir ouvrier d’usine, il lui faudrait d’abord adopter la civilisation et les mœurs anglaises, bref, devenir d’abord objectivement anglais.

« Mais partout où il s’agit d’un travail simple, moins précis, qui requiert davantage de vigueur que d’adresse, l’Irlandais est tout aussi bon que l’Anglais. Et c’est pourquoi tous ces métiers sont envahis par les Irlandais ; les tisserands manuels, aide-maçons, porte-faix, “tâcherons”, etc... comptent une foule d’Irlandais ; et l’invasion de cette nation a contribué, pour beaucoup, dans ces professions, à abaisser le salaire et avec lui la classe ouvrière elle-même. 
Et même si les Irlandais qui ont envahi les autres branches ont dû se civiliser, il leur est resté encore assez de marques de leur ancien mode de vie pour exercer sur leurs camara­des de travail anglais, une influence dégradante – sans parler de l’influence du milieu irlandais lui-même. Car si l’on considère que dans chaque grande ville, un cinquième ou un quart des ouvriers sont Irlandais ou enfants d’Irlandais élevés dans la saleté irlandaise, on ne s’étonnera pas que dans l’existence de toute la classe ouvrière, dans ses mœurs, son niveau intellectuel et moral, ses caractères généraux, se retrouve une bonne part de ce qui fait le fond de la nature de l’Irlandais, et l’on concevra que la situation révoltante des travailleurs anglais, résultat de l’industrie moderne et de ses conséquences immédiates, ait pu être encore avilie. »

La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Friedrich Engels,1845
L’immigration irlandaise en Angleterre analysée par F. Engels
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7 octobre 2014 2 07 /10 /octobre /2014 22:03

Nous savons très exactement grâce à l'ouvrage de Peyreffite C'était de Gaulle, (tome 2 paru en 1997) les raisons pour lesquelles Charles de Gaulle refusait systématiquement de commémorer le débarquement de Normandie le 6 juin. Il s’en est longuement expliqué devant Alain Peyrefitte, en 1963 et en 1964, alors que celui-ci était son ministre de l’information et qu’il le voyait en tête-à-tête plusieurs fois par semaine.

EXTRAITS

  • 30 octobre 1963

En nommant Jean Sainteny ministre des Anciens combattants en décembre 1962, le Général lui avait demandé de consacrer son énergie à l’année 1964. Elle était propice à raviver le souvenir de deux des années glorieuses : cinquantenaire de 1914 et vingtième anniversaire de 1944.

À la fin du Conseil du 30 octobre 1963 au Jean Sainteny a évoqué les cérémonies prévues pour la commémoration de la libération, Pompidou me prend à part : « Tâchez de faire revenir le Général sur son refus d’aller sur les plages de Normandie… » Je suis stupéfait et de l’information et de la demande. « Enfin, reprend Pompidou, prenez des précautions… Je m’y suis cassé les dents. »

Sainteny m’apprend ensuite qu’il se les était déjà lui-même cassées. Naturellement, je vais me les casser aussi.

 

de gaulle Churchill france Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer «le débarquement des anglo saxons»

« La France a été traitée comme un paillasson ! Churchill m’a convoqué comme un châtelain sonne son maître d’hôtel. » 

Alain Peyrefitte (l’air candide) : « Croyez-vous, mon Général, que les Français comprendront que vous ne soyez pas présents aux cérémonies de Normandie ?

Charles-de-Gaulle (sévèrement) : – C’est Pompidou qui vous a demandé de revenir à la charge ? (Je ne cille pas). Eh bien, non ! Ma décision est prise ! La France a été traitée comme un paillasson ! Churchill m’a convoqué d’Alger à Londres, le 4 juin, il m’a fait venir dans un train où il avait établi son quartier général, comme un châtelain sonne son maître d’hôtel. Et il m’a annoncé le débarquement, sans qu’aucune unité française ait été prévue pour y participer. Nous nous sommes affrontés rudement.

Je lui ai reproché de se mettre aux ordres de Roosevelt, au lieu de lui imposer une volonté européenne (il appuie).

Il m’a crié de toute la force de ses poumons : « De Gaulle, dites-vous bien que quand j’aurai à choisir entre vous et Roosevelt, je préférerai toujours Roosevelt ! Quand nous aurons à choisir entre les Français et les Américains, nous préférerons toujours les Américains ! Quand nous aurons à choisir entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ! » (Il me l’a déjà dit. Ce souvenir est indélébile.)

« Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! »

Charles-de-Gaulle : « Le débarquement du 6 juin, ç’a été l’affaire des Anglo-Saxons, d’où la France a été exclue. Ils étaient bien décidés à s’installer en France comme en territoire ennemi ! Comme ils venaient de le faire en Italie et comme ils s’apprêtaient à le faire en Allemagne ! Ils avaient préparé leur AMGOT (Allied  military government for occupied territories) qui devait gouverner souverainement la France à mesure de l’avance de leurs armées. Ils avaient imprimé leur fausse monnaie, qui aurait eu cours forcé. Ils se seraient conduits en pays conquis.

Charles-de-Gaulle : « C’est exactement ce qui se serait passé si je n’avais pas imposé, oui imposé, mes commissaires de la République, mes préfets, mes sous-préfets, mes comités de libération !

Et vous voudriez que j’aille commémorer leur débarquement, alors qu’il était le prélude à une seconde occupation du pays ? Non, non, ne comptez pas sur moi ! Je veux bien que les choses se passent gracieusement, mais ma place n’est pas là ! Et puis, ça contribuerait à faire croire que, si nous avons été libérés, nous ne le devons qu’aux Américains. Ça reviendrait à tenir la Résistance pour nulle et non avenue. Notre défaitisme naturel n’a que trop tendance à adopter ces vues. Il ne faut pas y céder !"

  • « M’associer à la commémoration d’un jour où on demandait aux Français de s’abandonner à d’autres qu’à eux-mêmes, non ! »

Charles-de-Gaulle : « En revanche, ma place sera au mont Faron le 15 août, puisque les troupes françaises ont été prépondérantes dans le débarquement en Provence, que notre première armée y a été associée dès la première minute, que sa remontée fulgurante par la vallée du Rhône a obligé les Allemands à évacuer tout le midi et tout le Massif central sous la pression de la Résistance.

Charles-de-Gaulle :Et je commémorerai la libération de Paris, puis celle de Strasbourg, puisque ce sont des prouesses françaises, puisque les Français de l’intérieur et de l’extérieur s’y sont unis, autour de leur drapeau, de leurs hymnes, de leur patrie ! Mais m’associer à la commémoration d’un jour où on demandait aux Français de s’abandonner à d’autres qu’à eux-mêmes, non !

« Les Français sont déjà trop portés à croire qu’ils peuvent dormir tranquille, qu’ils n’ont qu’à s’en remettre à d’autres du soin de défendre leur indépendance ! Il ne faut pas les encourager dans cette confiance naïve, qu’ils paient ensuite par des ruines et par des massacres ! Il faut les encourager à compter sur eux-mêmes !

Allons, allons, Peyrefitte ! Il faut avoir plus de mémoire que ça ! Il faut commémorer la France, et non les Anglo-Saxons ! Je n’ai aucune raison de célébrer ça avec éclat. Dites-le à vos journalistes. »

Il reprend : « Ceux qui ont donné leur vie à leur patrie sur notre terre, les Anglais, les Canadiens, les Américains, les Polonais, Sainteny et Triboulet seront là pour les honorer dignement. »

NOTE : Sainteny et Triboulet étaient respectivement Ministre des anciens combattants et Ministre de la coopération en 1964.

  • 13 mai 1964

Espérant que le général aura oublié sa vive réplique, ou en tout cas aura oublié que c’est à moi qu’il l’a adressée, je remets la question sur le tapis, 10 mois et demi plus tard, le 13 mai 1964.

  • « Ces messieurs de la presse qui me reprochent de ne pas aller en Normandie 20 ans après, que faisaient-il alors ? Il ne se battaient ni en Normandie, ni ailleurs. La Libération s’est passée sans eux. Elle s’est passée d’eux. »

Alain Peyrefitte : « Ne craignez-vous pas, si nous ne devons pas du moins quelques explications, que votre absence du 6 juin en Normandie soit mal interprétée ?

Charles-de-Gaulle : – Mais je vous l’ai déjà dit ! Il n’a jamais été question que j’y aille ! Je ne suis pas allé pour le cinquième anniversaire ; ni pour le dixième ; ni pour le quinzième. Pourquoi voulez-vous que j’y aille pour le vingtième ? Et j’ai demandé au Premier ministre de ne pas y aller non plus. D’ailleurs, le Premier ministre anglais n’y va pas. Johnson ira pas non plus. Pourquoi irions-nous ?

(Évidemment, Wilson et Johnson n’y vont pas, parce que De Gaulle n’y va pas.)

Alain Peyrefitte :Eisenhower et Montgomery doivent y aller.

Charles-de-Gaulle : – Ce sont des acteurs, qui se font payer cher à la télévision. »

Finalement, Eisenhower et Montgomery, après avoir annoncé leur participation, ne sont pas venus.

  • 10 juin 1964

Après le Conseil du 10 juin 1964, le Général laisse percer encore son agacement : « Ces messieurs de la presse qui me reprochent de ne pas aller en Normandie 20 ans après, que faisaient-il alors ? S’étaient-ils battus pour que la France recouvre sa liberté, pour qu’elle contribue à sa délivrance ? Que faisaient-ils pendant la guerre ? Il ne se battaient ni en Normandie, ni ailleurs. La Libération s’est passée sans eux. Elle s’est passée d’eux. »

Et lui, il a dû se battre pour que le débarquement ne se passe pas complètement de la France libre. S’il a prononcé son discours de Bayeux le 16 juin 1946, ce ne fut pas pour commémorer le débarquement du 6 juin, mais son débarquement sur les talons des Américains, le 16 juin 1944 à Bayeux.

Il recule son fauteuil, cale son dos. Il a envie de parler.

vous croyez americains anglais debarque normandie faire plaisir Lhistoire vraie : il y a 50 ans, le 6 juin 1964, Charles de Gaulle refusait de commémorer «le débarquement des anglo saxons»

 

Charles-de-Gaulle : « Vous croyez que les Américains et les Anglais ont débarqué en Normandie pour nous faire plaisir ? Ce qu’ils voulaient, c’était glisser vers le nord le long de la mer, pour détruire les bases des V1 et des V2, prendre Anvers et, de là, donner l’assaut à l’Allemagne. Paris et la France ne les intéressaient pas. Leur stratégie, c’était d’atteindre la Ruhr, qui était l’arsenal, et de ne pas perdre un jour en chemin. Churchill avait demandé à Eisenhower d’essayer de libérer Paris pour Noël. Il lui avait dit : « Personne ne pourra vous en demander davantage. »

Eh bien si, nous étions décidés à demander davantage ! Le peuple de Paris s’est soulevé spontanément et il aurait été probablement écrasé sous les décombres, comme le peuple de Varsovie, s’il n’avait pas été soutenu. Mais il y avait des hommes qui, trois ans plus tôt, à Koufra, s’étaient juré de libérer Paris, puis Strasbourg. Ce sont eux qui ont libéré Paris avec son peuple.

NOTE  : Leclerc et sa colonne, qui venaient du Tchad pour rejoindre la Tunisie en guerroyant, avaient fait, dans l’oasis de Koufra, le serment de ne pas déposer les armes avant d’avoir libéré Paris et Strasbourg.

  • « Les Américains ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes de libérer la Pologne. »

Charles-de-Gaulle : « Mais nous n’avions pas l’accord des Américains. Quand j’ai vu que l’insurrection parisienne allait être écrasée par une division allemande intacte qui arrivait de Boulogne-sur-Mer, j’ai donné l’ordre à Leclerc de foncer. C’est ainsi que nous avons évité à Paris le sort de Varsovie. Nous avons obligé les Anglo-Saxons à changer de stratégie. Les Américains ne se souciaient pas plus de libérer la France que les Russes de libérer la Pologne. Ce qu’ils voulaient, c’était en finir avec Hitler, en essuyant le moins de pertes possibles. Ce qu’ils voulaient épargner, c’était le sang des boys, ce n’était pas le sang, les souffrances et l’honneur des Français.

« Effectivement, si les Anglo-Saxons avaient pu mener leur stratégie jusqu’au bout, ils auraient peut-être réussi à frapper l’Allemagne au cœur plus vite. De toute façon, Hitler aurait fini par être battu, et la France aurait fini par être libérée. Mais si les Français étaient restés passifs, et si nous n’avions pas eu de part à la défaite d’Hitler, c’est au bout du compte lui qui aurait vaincu la France. »

EXTRAIT DE L’OUVRAGE « C’ÉTAIT DE GAULLE » D’ALAIN PEYREFFITE Tome 2, Édition de Fallois Fayard 1997 – pages 84 à 87 

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 14:41

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Les mainmises successives de l'Etat sur le médium(1) le plus efficace expriment sa vulnérabilité à ce même médium. On n'arrête pas Voltaire ? Certes, mais Voltaire a le droit d'écrire les lettres qu'il veut depuis Ferney, mais non de faire circuler les livres qu'il veut dans le royaume, parce que l'ordre public de l'absolutisme n'est plus à la portée d'un trait d'esprit, mais éventuellement d'une diffusion inconsidérée.

Sartre peut faire circuler les livres et les journaux qu'il veut, non faire la série TV qu'il veut parce que l'ordre public libéral est hors d'atteinte d'un pamphlet en librairie ou d'une vente à la criée dans la rue, mais peut-être pas d'un rendez-vous télévisuel. Dis-moi émetteur ce à quoi on t'oblige, je te dirai ce que tu peux. Il y a des canaux où tu as le droit de tout dire ? Ce sont ceux-là où ton dire peut le moins.(...)

Comme si un thermostat secret réglait la liberté de diffusion. Lorsqu'elle cède sur le livre (1830), l'autorisation préalable se concentre sur la presse et le théâtre. Lorsqu'elle abandonne la première à l'argent (1881), et le second à son caractère inoffensif (1906-1945), cette mesure passe au cinématographe (1909); réorganisée en 1961, elle est toujours en vigueur.  Lorsque la régulation fléchit sur l'industrie du cinéma (1975), elle se durcit sur la radiodiffusion et lorsqu'elle s'y trouve contestée (par les radios périphériques), elle s'est tournée, via le monopole, vers la télévision (où le Chagrin et la pitité de Marcel Ophüls est interdit d'antenne quoique autorisé à l'écran).

(...) C'est le volume de l'audience qui mesure à chaque fois la sévérité des lois. Comme si l'abondance ici recréait là, automatiquement, la rareté; comme si chaque discrimination sociale abolie reportait un cran au-dessus la nouvelle pierre de touche entre le vulgum et l'élite, le plouc et le chic. Par exemple, la démocratisation de la parole est conquise lorsque l'accès aux moyens d'impression est devenu réglementé. Quand tout le monde a pu faire des discours dans la rue ou sous un arbre, seuls quelques-uns pouvaient imprimer les livres. La "démocratisation" de l'imprimé intervient lorsque l'accès à l'audiovisuel devient hautement sélectif.

 

Régis Debray, cours de médiologie générale, onzième leçon, 1991

 

(1) médium: support de l'échange

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6 octobre 2014 1 06 /10 /octobre /2014 14:27

 

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Tout se passe comme s'il y avait un jeu à somme nulle, hier, entre la librairie et le Prince, aujourd'hui entre le journaliste et le ministre. Plus le premier est puissant et sûr de lui, plus le second est humble et précaire. (…) Le système des vases communicants a eu une traduction quantitative dans le commerce de la librairie. Au XVIe siècle, explosion de l'imprimé, implosion de l'Eglise romaine. Au XVIIe siècle déflation et recul des imprimés, apogée de la royauté. Au XVIIIe, gonflement livresque et folliculaire, affaissement de la monarchie. Comme si tout ce qui se gagnait d'un côté état autant perdu de l'autre. 

A partir de son expérience radiophonique, puis à l'ORTF, au service de la recherche, Pierre Schaeffer a résumé l'affrontement Pouvoir / Communication par la formule des gaz parfaits: « P.C = constante ». A communication nulle, pouvoir infini et réciproquement.(...)

La police de la parole publique traduit le fantasme de programation absolue dont le pouvoir absolu permet de s'approcher. En Corée du Nord, on assure que le seul journal quotidien ,celui du Parti, est imprimé avec quelques jours d'avance sur le jour de sa diffusion. (…) En limitant le nombre des émetteurs d'information ou en appauvrissant l'information émise, je réduis les marges de l'imprévu, de l'anormal, de l'aléatoire. Je gouverne mieux car je prévois mieux.(...) Du XVIe au XXe siècle, l'absolutisme politique a toujours eu la hantise des multiplicateurs intellectuels. Richelieu ne voit que danger dans la multiplication des collèges, comme Colbert dans celle des imprimeries.(...) Quant à Napoléon, il disait à Eugène: "il faut imprimer un peu et le moins sera le mieux".

 

Régis Debray, cours de médiologie générale, onzième leçon, 1991

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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 22:37

fofo_pesq.jpg"Circus politicus" de Christophe Deloire et Christophe Dubois révèle les réunions ultra secrètes des Conseils européens où tout se joue, dans les coulisses, dans de mystérieux clubs d’influence où les banquiers américains expliquent la vie aux politiques, dans les officines et les bureaux d’agents secrets…  

 quelques pas de la tour Hoover, sorte de minaret central d’une centaine de mètres de haut, la Hoover Institution détient dans ses archives sept boîtes intitulées ACUE Collection, un échantillon de l’histoire secrète de l’Europe politique. Fondé en 1948, l’American Committee on United Europe était une organisation privée qui finança des mouvements fédéralistes européens bien avant les traités de Rome.

 

 

L' ACUE n’avait pas pour seule obsession le décollage économique de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale, son objet était également politique : faire barrage à la pression communiste sur l’ouest de l’Europe.cold_war_4.jpg

Ce cénacle était d’ailleurs clairement une émanation des services secrets américains. Son président, William J. Donovan, avait dirigé à partir de 1942 l’Office of Strategic Services (OSS), une agence qui disposait de près de 35 000 agents. Inspirateur de la CIA, il est considéré comme « le père de l’Intelligence Service américain ». Le vice-président de l’ACUE ? Allen Dulles, qui avait dirigé le bureau de l’OSS à Berlin, avant de prendre en 1953 la direction de la Central Intelligence Agency pour plus de huit ans. (…)

Au-delà du soutien moral, le comité « accorde un soutien financier absolument nécessaire à des structures travaillant pour l’unité de l’Europe ». À la lecture de ces documents, il apparaît noir sur blanc que cette émanation des services secrets américains a financé le Mouvement européen, rassemblement d’unionistes et de fédéralistes européens fondé en 1948. Les noms des présidents honoraires du Mouvement européen figurent d’ailleurs sur la page de garde du document. Ce sont ceux de quelques pères de l’Europe : Winston Churchill, Alcide De Gasperi, Robert Schuman, Paul-Henri Spaak. (…)

Le soutien de l’ACUE au projet européen durera jusqu’en 1960, trois ans après le traité de Rome. Douze ans en tout, douze ans seulement, mais qui auront changé le monde et l’Europe. Le 20 avril 1960, son président, William C. Foster, qui a pris la succession de Donovan, annonce par écrit au président du Mouvement européen, Robert Schuman, qu’il s’apprête à suspendre les activités du comité et fermer ses bureaux à New York et Paris. En cas de besoin, le comité pourrait être réactivé, mais son œuvre historique est désormais réalisée : « Aujourd’hui, la Communauté européenne, avec ses institutions, la Cour et l’assemblée parlementaire, constitue une réalité[1]. »

Foster ne manque pas l’occasion de souligner le rôle de son cercle d’influence : « Nous croyons que le progrès de la décennie passée doit beaucoup au travail du Mouvement européen, à ses partenaires nationaux et internationaux et à d’autres organisations privées. Par divers moyens – manifestations publiques, recherche, programmes d’échanges, information, éducation –, ces groupes ont cherché à créer un nouveau climat en Europe. Nous avons eu le privilège de contribuer financièrement et moralement à ce travail. »

Robert Schuman répond dès le 8 mai 1960 au président de l’American Committee on United Europe : « Je ne puis que prendre acte, avec regret, de votre décision de suspendre, dans les tout prochains mois, vos activités[2]. » Mais pour l’ancien ministre des Affaires étrangères qui a prononcé, le 9 mai 1950, la fameuse déclaration considérée comme le discours fondateur de la construction européenne, le processus européen est loin d’être achevé : « Ce sont les raisons pour lesquelles je note avec le plus grand intérêt que la décision que votre comité a prise n’est pas de mettre fin à ses activités mais seulement de les suspendre provisoirement. » Schuman prend bien garde d’évoquer les financements du Mouvement européen par l’ACUE, comme l’a fait William C. Foster. Avec l’argent, les Américains n’ont pas nos pudeurs.

Au moment de la suspension des activités de ce lobby qui ne dit pas son nom, son trésorier est John McCloy, un juriste et banquier américain proche des compagnies pétrolières baptisées les « sept sœurs ». Très lié à la famille Rockefeller, ce dirigeant de la Chase Manhattan Bank et du Council on Foreign Relations était un ami personnel de Jean Monnet, considéré comme l’inventeur du projet européen. Conseiller de plusieurs présidents américains, McCloy fut l’un des contacts essentiels de Monnet au sein de l’appareil d’État américain, de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 60. Juste avant de trouver la mort à Dallas le 22 novembre 1963, Kennedy avait attribué aux deux hommes les premières Presidential Medals of Freedom. Lors de la cérémonie, le président Johnson prononcerait à propos du père de l’Europe les mots rédigés par son prédécesseur : « Citoyen de France, homme d’État du monde, il a fait de la persuasion et de la raison les forces politiques conduisant l’Europe vers son unité et les nations atlantiques vers un partenariat plus efficace[3]» Mais Monnet ne frayait pas seulement avec McCloy. (…)

Constantin Melnik, conseiller du Premier ministre Michel Debré pour la sécurité et le renseignement entre 1959 et 1962 témoigne : « Dulles estimait avoir sauvé l’Europe à travers les contacts avec les politiques. Et il me citait notamment le rôle de Schuman et Monnet. Oui, Schuman et Monnet avaient des liens avec la CIA. » Le Général en concevait de l’agacement : « De Gaulle voulait que les contacts avec la CIA soient concentrés au niveau des services et que les gens de la CIA cessent de voir directement Monnet et Schuman. »


Extraits de Circus politicus, Editions Albin Michel (1 février 2012)

[1] Lettre de William C. Foster, président de l’ACUE, à Robert Schuman, président du Parlement européen, 20 avril 1960.

[2] Lettre de Robert Schuman, président du Mouvement européen, à William C. Foster, président de l’ACUE, 8 mai 1960.

[3] Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976.



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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 18:50
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21 septembre 2014 7 21 /09 /septembre /2014 22:16
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15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 23:19

L’hétérogénéité est le trait dominant de l’Empire ottoman. Les peuples y abondent. On a parlé des Grecs, des Serbes, des Bulgares, des Roumains, des Arméniens, des Turcs, des Arabes, des Tatars, des Kurdes et des Tsiganes. On aurait pu citer aussi les Berbères, qui vivent dans les lointaines régences de Méditerranée, les Hongrois ou encore les Albanais.

Pour nos lecteurs désireux d’enrichir leur vocabulaire, on pourrait encore ajouter les Lazes, une population caucasienne, les Aroumains, des romanophones des Balkans, ou encore les Pontiques, descendants des Grecs de l’Antiquité installés le long de la mer Noire (alors nommée Pont-Euxin). Dans sa biographie de Constantinople (1), le Britannique Philip Mansel affirme que l’empire compta jusqu’à 72,5 nationalités différentes, le demi correspondant aux Tsiganes, victimes de préjugés qui n’ont pas cessé.

REPÈRES

Au XVIe siècle, les non-musulmans représentent:

– 13 à 18% de la population de Damas

– 42% de celle d’Istanbul

– 75% de celle de Salonique (parmi lesquels 55% sont juifs)

– 90% de celle d’Athènes

Sur 84 grandes villes des Balkans, 21 sont majoritairement non musulmanes (selon Frédéric Hitzel, L’Empire ottoman, XVe-XVIIIe siècleop. cit.).

[…]

Millets

Les Ottomans ne cherchent pas à unifier ce patchwork. Au contraire, ils en font leur système de pouvoir. L’empire est organisé en divers millets («communautés») auxquels chaque sujet est tenu d’appartenir en fonction de sa religion. Les musulmans ont le leur, qui a, évidemment, la prééminence. À sa tête est symboliquement placé le sultan lui-même, puisqu’il joue le rôle de calife, c’est-à-dire de chef religieux, même si les Ottomans n’ont porté ce titre que très tardivement, au XIXe siècle.

La majorité des chrétiens orthodoxes appartiennent au millet des rums (les «Romains»), placé sous l’autorité du patriarche de Constantinople. Les Arméniens ont le leur, sous la houlette de leur catholicos, chargé également des autres Églises issues des lointains schismes des débuts du christianisme, les nestoriens, les coptes d’Égypte, etc. Enfin, il existe un millet pour les juifs, eux-mêmes subdivisés selon leur provenance. Les romaniotes sont, comme les rums chrétiens, les anciens sujets byzantins, lesashkénazes viennent d’Allemagne ou d’Europe centrale, lesséfarades d’Espagne.

Chaque communauté gère son propre système judiciaire, en particulier pour ce qui concerne le «statut personnel» (les questions d’héritage, de mariage, etc.). Souvent, le millet organise son propre système éducatif. Son chef est responsable du bon ordre au sein de sa communauté, et surtout de la collecte de l’impôt, qui diffère selon la religion. Les non-musulmans en paient plus. On voit bien l’idée pour le pouvoir central. Je ne veux voir qu’une tête, ou plutôt je ne veux voir qu’une calotte ou une kippa, pour le reste débrouillez-vous entre vous. On comprend aussi que ces corps intermédiaires puissants placés entre les individus et leur monarque confèrent à l’Empire ottoman une nature particulière, puisqu’ils réussissent à faire de la diversité religieuse un élément essentiel de l’ossature de l’État.

Pour autant, si la structure en millets est une invention ottomane, la situation religieuse générale de l’empire ne lui est pas propre. Les grands États musulmans contemporains dont nous avons parlé en introduction de cette deuxième partie comptent beaucoup de non-musulmans. De nombreux juifs vivent depuis très longtemps dans le sultanat du Maroc. Ils voient leurs rangs grossir au XVIe siècle avec l’afflux des réfugiés chassés de l’Espagne redevenue catholique. D’autres juifs, mais aussi des chrétiens et des zoroastriens sont sujets du shah de Perse. Beaucoup d’hindous habitent l’Inde du Nord des Grands Moghols. Et l’on pourrait bien sûr trouver semblable situation en remontant les siècles jusqu’au début de l’histoire musulmane. Depuis la conquête arabe du VIIe siècle, l’ensemble des régions qui sont devenues musulmanes abritent leurs minorités religieuses. Le moment est donc idoine pour élargir notre propos et revenir sur cette question qui court depuis le début de ce livre: comment l’islam les a-t-il traitées?

Tolérance et désarmement

Dans notre XXIe siècle crispé et obsédé par les rapports entre l’Occident et l’islam, le sujet fait couler beaucoup d’encre, il est sensible et souvent manipulé dans un sens ou dans l’autre. Comme cela est fréquent, on a tendance à l’aborder en relisant l’histoire par la fin, et cela brouille tout. Le déclin du monde ottoman au XIXe siècle et les épouvantables exactions à l’égard de nombreuses minorités qui ont scandé cette agonie; la création de l’État d’Israël et les guerres judéo-arabes qui s’en sont suivies; ou encore l’explosion d’un islamisme haineux et intolérant au XXIe siècle brouillent le regard et poussent chacun, selon ses convictions politiques, sa propre mémoire ou ses blessures, à réécrire l’Histoire.

On se trouve le plus souvent face à deux excès inverses. Le premier consiste à tisser une légende rose faisant de l’islam classique une religion qui n’a été que tolérance et ouverture. Le second n’a de cesse de repeindre cette légende dans le noir de l’exclusion, du sectarisme et de la domination. Comme toujours, l’un et l’autre sont vrais et faux à la fois, puisque l’un et l’autre prétendent s’appuyer sur une réalité dont ils ne font qu’extraire des éléments pour la distordre. Tâchons donc d’être plus juste en synthétisant les choses sans trahir la vérité.

Au-delà de leurs différences de système politique, toutes les sociétés musulmanes ont usé, pour gérer leurs relations avec les non-musulmans, du même cadre général, leur proposant le statut de dhimmi – «protégés», ou plutôt «tributaires» (2) –, que nous avons déjà évoqué. Il a été mis en place par la «convention» ou le «pacte d’Omar» et remonte au début des conquêtes arabes, même si l’on ne sait pas exactement à quand, puisqu’on ignore si le nom d’Omar désigne le fameux calife conquérant de Jérusalem, comme la tradition le pose toujours, ou plutôt l’un de ses successeurs. Il formalise la place particulière que réserve le Coran aux «peuples du Livre» en tant que fils d’Abraham et monothéistes.

Plus tard, il est étendu aux zoroastriens et aux hindous. Tous ont le droit de pratiquer librement leur culte, tous sont protégés en tant que communauté, mais, en échange, ils doivent accepter de se soumettre à la seule religion reconnue comme étant dans la Vérité, l’islam. L’idée, écrit Michel Abitbol dans le long et passionnant livre qu’il a consacré aux rapports entre juifs et Arabes depuis le VIIe siècle, est qu’ils sont «tolérés et désarmés (3)».

Cette tolérance se paie. Les dhimmi doivent verser aux nouveaux maîtres des impôts particuliers, un impôt de capitation (c’est-à-dire payé par individu) et un autre sur la terre. Et cette soumission doit être marquée dans la vie quotidienne. Des lois de comportement sont censées rappeler à chaque instant qui est l’inférieur. Le dhimmi ne peut porter d’arme, n’a pas le droit de monter à cheval, doit arborer des vêtements de couleurs distinctes, ne peut épouser une musulmane. Son témoignage ne pèse rien face à celui d’un musulman. Et il lui faut pratiquer son culte de façon discrète, ne pas faire de bruit dans les processions, ne pas sonner les cloches trop fort, et le faire depuis des clochers qui ne peuvent être plus hauts que les minarets.

On comprend mieux, sans doute, la possibilité qu’a chacun de relire cette histoire comme ça l’arrange. Elle contient tout à la fois. Nos peintres en rose insisteront sur l’idée première, celle de la «protection» offerte par l’islam aux gens du Livre. N’est-ce pas la preuve de sa générosité? Leurs adversaires ne retiendront que le corollaire du même texte, insistant sur les marques de soumission imposées aux minoritaires. Il arriva d’ailleurs qu’elles le soient de façon mesquine. À certains moments de l’histoire duMaroc, rappelle Abitbol, on exigea des juifs de se déchausser chaque fois qu’ils passaient devant une mosquée. Ou encore en Perse, jusqu’au XIXe siècle, on interdisait aux mêmes juifs de sortir par temps de pluie, car on estimait qu’ils souillaient l’eau.

Seulement, on pourrait tout autant, pour faire pencher la balance du côté de la première thèse, tenir le compte des longues périodes de l’histoire musulmane pendant lesquelles ces mesures tombèrent en désuétude sans choquer quiconque, permettant à chacun de vivre tranquillement le culte qui était le sien. Seules l’interdiction pour un non-musulman d’épouser une musulmane et l’impossibilité faite à un musulman d’apostasier, c’est-à-dire d’abandonner l’islam au profit d’une autre religion, ont été constamment appliquées, nous rappelle Albert Hourani (4), ainsi que les mesures fiscales, évidemment. Rares sont les pouvoirs qui oublient un impôt.

 

L'Orient mystérieux et autres fadaises, par François Reynaert
Fayard, 400 p., 23 euros

(1) Philip Mansel, Constantinople : la ville que désirait le mondeop. cit.
(2) Littéralement, celui qui doit payer un tribut.
(3) Michel Abitbol, Le Passé d’une discorde, Perrin, coll. «Tempus», 2003.
(4) Albert Hourani, Histoire des peuples arabesop. cit.

 

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