Réponse de Régis Debray:
Je ne vois pas trop en quoi. Les marchandises circulent mieux, les signes et les images aussi, vive la Toile et le conteneur. Mais, du même coup, les traditions, les cultures et les religions se côtoient bien davantage, se frottent l'une contre l'autre, et cela fait de l'irritation et de l'inflammation aux jointures. Des réactions allergiques, et donc des replis, des paniques identitaires ça et là.
La mondialisation techno-économique fomente une balkanisation politico-culturelle - 193 Etats à l'Onu quand il n'y en avait que 50 en 1946. Et plus les outillages progressent, plus les imaginaires régressent. Le passé revient en force, avec les fantasmes d'origine. Voyez le Moyen-Orient: les frontières modernes s'effacent, on remonte de l'Etat à l'ethnie. Le plus récent est le plus fragile. Quand il y a crise économique ou politique, ce sont les couches les plus anciennes qui affleurent: le clanique, le tribal, l'ethnique, le religieux. L'archaïsme, ce n'est pas le révolu, c'est le refoulé. Et la postmodernité, en ce sens, sera criblée d'archaïsmes.
Pourquoi ?
Parce que le nivellement crée un déficit d'appartenance, un désarroi existentiel, d'où le besoin d'un réenracinement traditionaliste, d'un affichage de singularité. On croyait jusqu'à hier que l'évolution du niveau de vie nous débarrasserait du religieux - une école qui s'ouvre, c'est un temple qui ferme. Erreur. Les informaticiens sont plus fondamentalistes que les littéraires, en Inde comme en Islam. L'utopie libérale espérait que la carte bleue gomme les cartes d'identité, en réalité elle les fait sortir au grand jour. En somme la pacification par le doux commerce, l'OMC comme solution de l'énigme enfin trouvée, ça a beau être bardé de statistiques, cela reste le doigt dans l'oeil. Le technocrate domine à Bruxelles, mais il est à côté de la plaque. Disons qu'il n'a que la moitié du programme.
(...) Une frontière peut mal tourner, mais l'absence de frontières, c'est la jungle assurée, tôt ou tard.
Le Point, 24 septembre 2015